Ernest Bloch

Lettre autographe signée, Mill Valley (Californie) (États-Unis), 26 août 1933, à Sylvia Glass.

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En détail

Lettre autographe signée, Mill Valley (Californie), 26 août 1933, 6 pages, à Sylvia Glass Goldfrank.

Importante et rare lettre du compositeur, rédigée au moment de la montée du nazisme en Europe et de la rédaction de son chef-d'œuvre, Service sacré, pour baryton, chœur et orchestre (1933).

La destinataire est une femme nommée Sylvia Glass Goldfrank (1912- 2006). Elle est membre fondateur du New York Teachers Union, diplômée du Hunter High School, Wellesley College et de l’Université de New York. Elle était également traducteur et interprète pour le gouvernement français, professeur de littérature anglaise et française au Mamaroneck High School et d’autres établissements américains.

Cette lettre a été écrite dans un contexte particulier. À New York, au début du mois de juillet 1933, Ernest Bloch tombe amoureux d’une belle journaliste, Sylvia Glass. Finalement, elle se trouve bien « trop jeune » pour lui. Ici, le compositeur ne cache pas son affection : « Inutile de vous dire, n’est-ce pas, […] que je suis souvent avec vous, en pensée. »

À la même période, pour peaufiner l’une ses œuvres maîtresses, il joue pendant quatre mois le Service Sacré au piano et donne des conférences sur ce sujet à New York, San Francisco, Los Angeles et Cleveland. Mais il est le seul à s’y intéresser, car les rédacteurs américains n’étaient pas prêts.

Par ailleurs, on retrouve au début de cette lettre une certaine rancœur vis-à-vis des Juifs riches qu’il croisa lors d’un séjour touristique dans le Maine : « […] Juifs riches aussi - avec leur nez de tapirs, costumes de sport, couteau de chasse au côté, à moitié paralysées, douleurs à gauche, douleurs à droite, vieux «beaux», grotesques… et leurs épouses, fardées, corsetées, avec les seins flasques et les bourrelets de graisse en cascades… et quelles voix ! - Oui, tout cela… pour réjouir Chamberlain ! et irriter Sylvia ! »

Cette méprise peut être expliquée par le fait que son Service Sacré, tout juste composé, venait d’être rejeté par la communauté juive.

Il parle ensuite longuement de l’amour qu’il ressent pour les États-Unis, sa nature, ses beautés, et critique les « les réactions stupides des voyageurs […] aussi aveugles et insensibles - et fermés à la beauté, à tout ce qui ne s’évalue pas en dollars et cents. »

Puis, il évoque d’une touchante manière sa sensibilité et ses réactions maladives : « Je vibrais, tout le temps - Pas de relâche - Tant de souvenirs - tant de comparaisons - Depuis que je suis ici, je vis presque comme un fantôme, un revenant. Chaque rue, chaque détail, même insignifiant, est un poignard - j’ai trop mis de moi-même en cela… »

Malgré son succès (« Les amis m’entourent, me fêtent - réceptions - radio-talks - interviews ! […] »), il se confie totalement à Sylvia et mentionne ses « difficultés en ce qui concerne l’Edition du Service » et d’autres projets.

Il fait aussi référence à Houston Stewart Chamberlain, qui est cité deux fois dans la lettre. Au cours des années 1911 et 1915, Bloch a donné 115 conférences sur l’esthétique au Conservatoire de Genève. Il est intéressant de rappeler que ceux-ci ont été suivis, entre autres, par Basil Chamberlain, frère de Stewart Houston Chamberlain.

Dans l’esprit de Bloch, ce n’est pas Hitler mais Chamberlain qui représente le problème de l’antisémitisme. « Les grands livres guident les mouvements du monde. Le travail de Chamberlain, avec son antisémitisme terrible, a eu une influence immense, quoique non reconnue, sur la montée du mouvement nationaliste qui se cristallise aujourd’hui en fascisme. », écrit-il.

Houston Stewart Chamberlain (1855- 1927), qui a épousé la fille de Wagner, Eva, en 1908, est un lien entre Wagner et Bloch, ainsi qu’entre l’antisémitisme du XIXe siècle et le nazisme. Dans les années 1910, Bloch avait également connu personnellement Robert Godet, le traducteur français de La Genèse du XIXe siècle de Chamberlain. Il précise d’ailleurs dans cette lettre qu’il « reparcours le Chamberlain aggravé et complété par R. Godet ».

En lisant l’ouvrage, « tout s’éclaire de plus en plus, pour [lui], par ce livre - qui est la Base même du mouvement hitlérien - comme le «Kapital» est a la base du Sovietisme. »

Au cœur de la version particulière de Chamberlain de l’antisémitisme se trouvait sa conviction que les Juifs avaient réussi à maintenir leur propre pureté raciale tout en contaminant la pureté raciale des autres nations.

L’essayiste britannico-allemand est en partie responsable d’avoir fomenté l’anglophobie allemande pendant la Première Guerre mondiale et de la montée de l’hitlérisme en Allemagne. Quant à Basil, celui-ci n’hésite pas a exprimer son appréciation et ses remerciements à Bloch à la fin de la série de conférences.

Le compositeur a été témoin des bouleversements de son époque. Il témoigna de l’évolution d’une culture qu’il considérait comme cruelle, dépravée, insensée et sans cœur. L’antisémitisme a toujours sévi en Europe lorsqu’il y vivait, mais c’est la Seconde Guerre mondiale qui l’a plongé dans le découragement, tout en faisant taire ses forces créatrices jusqu’à la fin de la guerre.

En novembre 1933, il reste à New York pour rencontrer et accueillir le célèbre compositeur autrichien Arnold Schönberg. Le 11 novembre, il écrit : « le pauvre homme ! Ils l’ont détruit ! » Bloch participe alors à un concert de la Ligue des compositeurs consacré à Schönberg que les nazis ont chassé d’Allemagne.

Quelques années plus tard, les partitions de Bloch font partie de l’exposition de « musique dégénérée » qui s’ouvre à Düsseldorf le 22 mai 1938, une exposition organisée par le ministre de la propagande nazie.

La perte de plusieurs membres de sa famille dans les camps de la mort nazis a également creusé de profondes blessures qui n’ont jamais guéri. Aussi, son rêve de toute une vie - que sa musique puisse apporter la paix et l’espoir à l’humanité - n’a jamais atteint son but.

Dans cette lettre capitale pour comprendre la pensée et les ressentiments du compositeur durant cette période cruciale, ce sont tous ces évènements et l’ensemble du spectre des émotions - de la haine à l’amour - qui se retrouvent dans son écriture.

Mill Valley - Cal -
Le 26 août 1933

Chère amie Sylvia,

Je ne m'attendais vraiment pas à une lettre de vous ! Et j'ai été ravi que vous n'ayez pas oublié Hans Sachs - et que son souvenir et celui de sa musique vous tiennent compagnie parmi vos rêveries champêtres (1) -

Inutile de vous dire, n'est-ce pas, que la réciproque est vraie et que je suis souvent avec vous, en pensée -

Votre lettre est si vivante ! Je vous y trouve toute - avec la verdeur de vos réactions juvéniles - La Nature, d'un côté - les méditations cosmiques - les peurs humaines, de l'autre, qui passent à côté, sans voir, sans sentir, étalant leur médiocrité, leur arrogance, leur suffisance de parvenus ! - Je connais cela - J'ai passé, autrefois, voilà plus de 10 ans, par un "resort" semblable dans le Maine (2), je crois près des Rangeley Lakes... et je me souviens des "touristes"...

Juifs riches aussi - avec leur nez de tapirs, costumes de sport, couteau de chasse au côté, à moitié paralysées, douleurs à gauche, douleurs à droite, vieux "beaux", grotesques... et leurs épouses, fardées, corsetées, avec les seins flasques et les bourrelets de graisse en cascades... et quelles voix ! - Oui, tout cela... pour réjouir Chamberlain ! et irriter Sylvia ! -

[...]

Je vibrais, tout le temps - Pas de relâche - Tant de souvenirs - tant de comparaisons - Depuis que je suis ici, je vis presque comme un fantôme, un revenant. Chaque rue, chaque détail, même insignifiant, est un poignard - j'ai trop mis de moi-même en cela...

Rien n'a changé - sauf les gens - Pareils aux pièces d'un jeu d'echec - toujours les mêmes - mais pas leur place, les valeurs se sont modifiées - Moi seul, je n'ai pas bougé - ma ligne s'est continuée, voilà tout - selon sa direction - Fossile, ici encore -

Je tâche de passer par cela -

Pays incomparable ! Aussi d'une originalité folle - que les indigenes ne voient pas ! - Aucun artiste n'a compris, exprimé cela - collines, arches, fleurs, lumière, tout est vivant et caractéristique ici - même ce "fog" terrible, qui envahit la ville chaque jour, et la fait frissonner - brume lugubre, d'une tristesse morne, implacable, et qui m'émeut à pleurer...

[...]

Mais qui comprend cela aujourd'hui ? Avant de chercher à démolir ses adversaires ou de les ramener à la raison, il faut comprendre leurs vrais mobiles - Les communistes pensent que la croisade de H. contre les Juifs est un "screen" - C'est le contraire qui est vrai -

Mais je ne veux pas empoisonner cette lettre par cela ! Où êtes vous ?

Toujours au vert ou à N. York ?

Et comment vont les Amours ??

Voilà qui est bien plus important pour vous ! - Et cela submergera tout le reste, some day - J'espère seulement que vous y sauverez quand même votre forte et originale personnalité... grande lutte, certes ! contre le milieu, la "famille", et... soi-même - Mais tant y ont succombé - Alors [souvenez-vous] toujours du "warning" du vieux H.S. (not Houston Stewart !) -

Mes vœux les meilleurs, mes respects à vos parents, et l'amitié bien sincère de votre

E B.

Notes :

(1) Dans une carte postale envoyée à Sylvia Glass (Wellesley College, MA 02481), Ernest Bloch signa « Hans Sachs », du nom du poète lyrique, considéré comme le plus doué et le plus célèbre des Meistersingers. Il s’agit du seul qui ait bénéficié d’une renommée durable.

(2) Ernest Bloch n’a pas attendu la Seconde Guerre mondiale pour émigrer aux États-Unis. Il s’y installe dès 1916 et travaille avec la compagnie de la danseuse Maud Allan. À partir de 1917, il devient professeur de composition à Cleveland dans l’Institut de musique de la ville, puis à San Francisco où il est directeur du conservatoire entre 1925 et 1930. Ce n’est qu’en 1924 qu’il obtient la nationalité américaine.

(3) Il s’agit de Avodath Hakodesh. Service sacré, pour baryton, chœur et orchestre (1933), l’un des chefs-d’œuvre du compositeur.

(4) Mary Tibaldi Chiesa (1896-1968) est une femme de lettres, traductrice et politicienne italienne. Elle écrit un article sur Ernest Bloch dans le journal milanais Ambrosiano du 27 juillet 1931 avant de lui rendre visite à Roveredo le 7 octobre. Après le succès obtenu par une première apparition sur une scène italienne, organisée par Tibaldi, elle devint une amie dévouée.

(5) Robert Godet (1866-1950) est le traducteur du livre de Chamberlain, La Genèse du XIXe Siècle, livre dans lequel il avance diverses théories racistes et surtout antisémites sur la façon dont il considérait la race aryenne comme supérieure aux autres, les peuples teutoniques comme une force positive dans la civilisation européenne et les juifs comme une force négative. Mais le traducteur était aussi l’un des meilleurs amis de Bloch. Rencontré en 1903, il est le seul critique qui ait aimé sa Symphonie.

Références biographiques
Sylvia Glass
Sylvia Glass

Sylvia Glass Goldfrank (1912-2006) est un professeur américain. Elle était membre fondateur du New York Teachers Union, diplômée du Hunter High School, Wellesley College et de l'Université de New York. Elle était également traducteur et interprète pour le gouvernement français, professeur de littérature anglaise et française au Mamaroneck High School et d'autres établissements américains.

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Caractéristiques
01-571
Type
Lettre autographe signée (L.A.S.)
Lieu
Mill Valley (Californie), États-Unis
Date
26 août 1933
Nombre de pages
6
Langue
Français
Sujet
Musique
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Authenticité
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